CINÉM'a'L'ACTU DES ASSOS

ADEMLOSS, LE SOUFLE COUPÉ

DOCUMENTAIRE | Daniel Lambo nous dévoile une part de son histoire dans ce témoignage émouvant consacré aux victimes de l’amiante.

Classique mais ô combien percutant, ce documentaire belge consacré aux victimes de l’amiante et au scandale toujours en cours. Car ce minerai désormais interdit chez nous est toujours fabriqué et cause cancer, asbestose et mésothéliome en grand nombre dans plusieurs pays dont l’Inde, où la société Eternit s’est exportée alors même que la dangerosité de ses produits amiantés ne faisait plus de doute… Daniel Lambo, issu d’un village flamand dominé par l’industrie cynique, réagit à la mort de son père dans d’horribles souffrances en tournant Ademloos, film indigné suivant le difficile combat de victimes toujours niées ailleurs, même si la justice belge a reconnu (mollement) leurs droits ici.

De Daniel Lambo. 1h15. Sortie: 05/09/2018

PROJECTION SPÉCIALE DE L’ABEVA   : SAMEDI 22 SEPTEMBRE – 16H30 CINÉMA LE PALACE À BRUSSEL

Extraits de L’Entretien avec Daniel Lambo et Eric Jonckheere à propos du documentaire « Ademloos » (« Le Souffle Volé »), paru le 31/08 sur le site cinergie.be.

Cinergie : Comment expliquer la loi du silence qui règne dans votre village, Kapelle-op-den-Bos ? Stigmatiser l’usine Eternit Belgique est quelque chose qui ne se fait pas. Les employés sont-ils conscients de travailler pour une usine qui a fait tant de mal ?
Daniel Lambo 
: J’ai vécu à Kapelle toute ma vie, donc je connais très bien le silence qui règne dans le village. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, Eternit Belgique est toujours une grande usine. Beaucoup de gens du village y travaillent encore, notamment la sœur d’un de mes amis, malgré le fait que leur père est décédé d’une maladie liée à l’amiante. Des fêtes et des évènements sportifs sont sponsorisés par Eternit. Aujourd’hui, l’usine emploie des gens qui viennent d’un peu partout. J’ai récemment discuté avec un Limbourgeois qui fait la navette tous les jours et qui n’était pas au courant du passé de l’usine et du village. Mais les habitants de Kapelle qui travaillent encore pour Eternit sont dans un vrai dilemme parce que des gens meurent encore chaque jour. J’ai encore perdu un ami, il y a deux mois. À son enterrement, l’église était remplie de personnes qui connaissent bien le problème.

C. : Malgré tous ces drames, une loyauté envers l’usine subsiste, parce qu’elle a fait vivre des familles entières en leur fournissant du travail pendant des décennies.
Eric Jonckheere : L’industrie de l’amiante et les actionnaires historiques d’Eternit Belgique ont très bien manipulé la population pour arriver à cette omerta, pour arriver à faire en sorte que les gens fassent confiance à la direction de l’usine. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les dirigeants d’Eternit n’ont cessé de dire que tout était prévu pour que leurs employés soient protégés et qu’ils ne ramènent pas chez eux les fibres d’amiante. C’était une époque où l’on ne remettait pas en question ce que la direction disait. Il y avait un chantage à l’emploi. Le message était : « Si vous faites des difficultés, si vous cherchez à ce que l’amiante soit contrôlée, nous fermerons l’usine et nous irons produire ailleurs ! » Et les gens n’avaient pas envie de perdre leur emploi. En 1977, quand Marianne Mangeot a commencé à brandir des cartons jaunes dans une émission de la RTBF, mon père est allé voir son patron, Etienne Van de Rest, le PDG d’Eternit. Il lui a posé la question, simplement : « l’amiante est-elle dangereuse ? » Et quand vous voyez votre patron passer sa main sur son bureau maculé de poussière et la lécher en disant « Si l’amiante était dangereuse, crois-tu que je ferais ça ? »… vous le croyez ! La prise de conscience a donc été assez tardive à Kapelle. Ce n’est que quand les morts ont commencé à s’accumuler que les choses ont commencé à changer.

C. : Pensez-vous que des personnages comme Etienne Van de Rest et le Dr. Lepoutre, médecin à la solde d’Eternit, croyaient réellement ce qu’ils disaient quand ils minimisaient les risques de l’amiante ? On pourrait les qualifier de « méchants » du film, mais ils sont eux-mêmes décédés de maladies dues à l’amiante…

Parfois, on croit que l’on va passer entre les gouttes ! Il est certain que le Dr. Lepoutre, qui était mon médecin de famille, a joué un rôle néfaste pour le personnel, pour les malades et pour la population de Kapelle, ça ne fait aucun doute. Quand un pays voulait ralentir ou stopper sa production d’amiante, c’est toujours lui qu’Eternit envoyait pour dire qu’il n’y avait aucune preuve tangible qui confirmait une quelconque dangerosité et donc, aucune raison de l’interdire.
D.L. : Dans les années 70, une usine anglaise voulait mettre un avertissement avec une tête de mort sur les sacs d’amiante. Van De Rest leur a écrit une lettre, qui était d’ailleurs une des pièces à conviction dans le procès intenté par la maman d’Eric, où il les en dissuadait. C’est la preuve qu’il savait pertinemment qu’un problème existait et qu’il a voulu le cacher.

C. : Les indemnisations qu’ont reçues les victimes et leurs familles de la part d’Eternit en échange du silence absolu étaient une grande part du problème. C’est une pratique d’une indécence incroyable. Comment calculaient-ils le prix de la vie d’une personne ?
E. J. : C’était un système d’indemnisation privé qu’Eternit avait mis en place pour ses employés et, exceptionnellement, pour les gens qui osaient aller se plaindre à la direction. Dans la région de Kapelle, on appelait ça le « zwijggeld », « l’argent du silence » : une somme de 42 000 euros en échange du silence absolu. Ce qui a fait que ma maman, Françoise Jonckheere, a été tant médiatisée, c’est qu’elle a été la première victime à refuser cet argent afin de pouvoir conserver sa liberté de parole et d’intenter un procès… qu’elle a gagné. En Belgique aujourd’hui, ce « zwijggeld » n’existe plus parce qu’Eternit a arrêté cette pratique au moment de la création du « Fonds Amiante ». En tant que victimes, nous reprochons au monde politique d’avoir introduit dans la loi ce même renoncement à toute tentative de poursuite judiciaire dès lors qu’on fait appel au « Fonds Amiante ».

C. : Eric, votre maman était incroyablement courageuse. Elle a sans doute inspiré de nombreuses personnes à suivre son exemple.
E. J. : Françoise était une sorte d’écologiste avant l’heure. Son combat était la justice. Quand elle a compris que ceux à qui notre famille avait fait confiance nous avaient menti, que la santé de leurs portefeuilles leur importait plus que la santé des employés, ça lui était insupportable. D’autant plus qu’avant son décès, elle a appris que ses cinq garçons étaient contaminés eux aussi. Elle savait qu’il était trop tard pour elle, mais elle s’est demandé ce qu’elle pouvait faire pour ses enfants et leur descendance. En ayant ce face à face avec les dirigeants d’Eternit, en refusant ces 42 000 euros qui lui auraient pourtant été bien nécessaires pour une fin de vie un peu plus confortable, en leur intentant ce procès, elle considérait que ce n’était pas du courage mais sa responsabilité ! Pour le premier procès en Belgique, il a fallu partir de zéro. Nous avons assisté à la création d’un réseau de victimes et d’avocats. Grâce à cet échange d’informations entre toutes ces personnes, nous avons pu mettre la main sur des courriers qui démontraient que la direction d’Eternit avait pris des décisions pour ne pas rendre le problème public. Ils savaient très bien, dès les années 60, que l’amiante était dangereuse et malgré ça, ils ont continué la production et à s’implanter partout à l’étranger.

C. : On estime qu’il existe encore en Flandre 3000 tonnes de produits ou de déchets contenant de l’amiante.
D.L. : C’est une estimation de l’organisme fédéral flamand OVA, mais c’est peut-être encore plus. Il en reste dans les stades, les fermes, les écoles… Et c’est nous, les contribuables, qui payons pour enlever tout ça. Eternit ne déverse pas un centime. C’est nous qui réparons leurs dégâts.
E. J. : Au Sud du pays, la Fédération Wallonie-Bruxelles a estimé qu’il y a à peu près 150 000 mètres carrés d’amiante, rien que dans les écoles. Ils ont estimé que cela coûterait 1500 euros du mètre carré pour assainir tous ces lieux. Je pense que les écoles doivent devenir la priorité absolue, pour que l’on puisse enfin y envoyer nos enfants sans risques de contamination et qu’ils ne deviennent pas à leur tour des victimes dans 30 ou 40 ans. Parce que c’est là qu’est le danger de l’amiante : si vous en respirez aujourd’hui, vous pourriez (au conditionnel, j’insiste) tomber malade à moyen ou à long terme. Àl’ABEVA, nous avons reçu une demande d’aide de la part d’un professeur qui a été licencié pour avoir osé jouer les donneurs d’alerte. Il a témoigné d’une présence d’amiante avérée dans certains bâtiments de son école technique. Une personne en était décédée. Il a eu toutes les difficultés du monde à faire en sorte que les pouvoirs publics prennent les décisions qui s’imposent.

C. : Quelles sont les mesures qui doivent être prises pour s’en débarrasser définitivement ? Certaines canalisations en contiennent encore beaucoup, il y en a partout dans les toits…
E. J. : Jusqu’à présent, la technique c’est « loin des yeux, loin du cœur » : on nettoie, on met l’amiante dans un trou et on le referme. Mais elle n’est pas détruite ! Il existe un procédé très coûteux et très énergivore qui consiste à brûler les fibres et à les rendre inertes. Mais il n’est pas encore tout à fait au point. En Flandre, la ministre vient de lancer un plan ambitieux pour rendre la Flandre « asbestos-vrij » et on voit des campagnes de récupération de l’amiante sur les toits. Mais ce plan va coûter très cher, il faut trouver des fonds ! Ensuite, la question c’est : que faire de l’amiante récoltée ? Il faut la mettre dans des endroits où elle ne polluera pas l’environnement. C’est un dilemme parce que le désamiantage est une source de création d’emplois de qualité. On devrait d’ailleurs créer des « certificats amiante » réservés aux professionnels pour que tout le monde ne soit pas tenté de faire ça soi-même le samedi après-midi. C’est évidemment trop dangereux. Mais le nettoyage n’est que la moitié du travail à effectuer… Au fait, savez-vous que l’industrie de l’amiante a un bon sponsor : Donald Trump ! Il a déclaré un jour que si on avait mis plus d’amiante dans les tours du World Trade Center, elles seraient encore debout !

C. : Dans le film, votre ami Jan Geudens, qui n’a plus qu’un seul poumon, reste positif et déclare « on ne peut pas vivre dans le passé, ce qui est arrivé est arrivé »… Mais le problème c’est que le passé rattrape ceux qui ont respiré de l’amiante il y a 30 ou 40 ans. Ou en est la médecine ?
E. J. : Les progrès sont très lents. Il y a eu quelques avancées en chimiothérapie. En immunothérapie, ils espèrent arriver à prolonger l’espérance de vie. On ne parle pas de rémission mais de prolonger la vie. Il y a des choix de vie à faire en sachant qu’on a de l’amiante dans les poumons. Parmi mes amis, certains refusent de se faire dépister. Ils se disent « à quoi bon savoir ? » Savoir qu’ils vivent avec cette épée de Damoclès changerait trop de choses. Certains font donc le choix de ne pas être suivis. Moi j’ai grandi dans une rue où l’on dénombre 9 morts.
D.L. : Au départ, je voulais filmer mes poumons. Je pensais que ce serait le plan le plus spectaculaire du film. Mais j’y ai finalement renoncé parce que mon père me disait toujours de ne pas « chipoter à mes poumons ». Enfant, j’ai joué dans les déchets. Il y a donc de l’amiante dans mes poumons. Savoir exactement en quelle quantité n’est pas nécessaire.

C. : Est-ce que je peux vous demander aujourd’hui comment est votre état de santé ?
D.L. : Moi aujourd’hui, ça va très bien.
E. J. : Moi je vis avec cette épée de Damoclès mais j’essaie de faire des choix de vie positifs. J’ai décidé de parler pour les membres de ma famille qui ne sont plus de ce monde, parce qu’il faut que tout ça se sache. Mais peut-être que dans six mois, je ne serai plus en mesure de vous parler parce que je serai le suivant sur la liste. Je vais bien mais je sais que j’ai cette « pieuvre » – c’est le mot qu’utilisait Françoise pour désigner son cancer – et j’essaie d’avoir des conversations constructives avec cette pieuvre pour qu’elle sommeille le plus longtemps possible. Et Inch’Allah pour le reste… Mais qu’importe. Le message doit passer. Le monde politique doit prendre ses responsabilités. Le monde syndicaliste doit fournir un travail beaucoup plus important pour éviter les contaminations futures. J’aime rappeler qu’en Belgique, on s’apprête à dépenser des milliards pour acheter de nouveaux avions de chasse mais qu’on ne trouve pas les millions pour assainir les écoles. Le monde politique devrait mieux choisir où va NOTRE argent. Donc j’en appelle non seulement au monde politique, mais également aux électeurs à faire les bons choix.

C. : Vous faites partie d’une association de défense des victimes ?
E. J. : L’ABEVA : l’Association Belge des Victimes de l’Amiante (www.abeva.eu), une association nationale bilingue. Nous sommes fiers d’avoir participé à la création du « Fonds Amiante », en 2007. Notre souhait est d’être un aiguillon pour ceux qui ne prennent pas leurs responsabilités et leur rappeler que l’amiante n’est pas un problème du passé. Le pic des morts en Belgique est prévu pour les années 2025-2030. Il y a à peu près 900 personnes qui meurent de l’amiante chaque année dans notre pays, 300 000 en moyenne dans le monde. Nous vivons de dons et nous essayons d’apporter une écoute aux victimes qui nous appellent. Mais nous tentons surtout de faire évoluer les lois et de proposer nos services pour les associations situées dans des pays en voie de développement, qui partent vraiment de rien.

Lire la suite sur cinergie.be

Laisser un commentaire